Perdre le nord

Perdre le Nord

C’est rester là où l’on abandonne un peu lâchement l’idée de retrouver la carte craquelée des promenades du dimanche,
Hésiter là où il n’y a plus de croix au carrefour des chemins forestiers,
Dire que l’on avait pourtant beaucoup cherché pour arriver sur les talus criblés de trous de blaireaux qui bordent le bosquet de fins bouleaux.

C’est rester là, à côté de ses vieilles bottes et se demander comment on faisait pour bien les enfiler, en accomplissant une rotation mentale des images, pour ne pas se tromper entre la gauche et la droite.

C’est presqu’oublier que l’on peut partir sur le champs, à toute heure ou à tout moment, en oubliant l’écharpe et les mouchoirs en papier, oubliant de tirer sur ses lacets,
sans les lunettes de soleil, le chapeau décoloré, les clés et parfois la gourde,
partir sur un coup de sang, un son de cloches, la menace d’un enfermement.

Publié le 24 février 2021


Parfois, je m'étonne moi-même

CAPTIEUSE
Avertissement : ce texte comporte plusieurs contaminations par invasion de fictions mutantes, des coagulations phonétiques, des copier/coller et un zeugme.
« Ce produit mellifluent, sapide et polygène, s’évapore avec la plus grande facilité cependant qu’il ne s'acquiert qu'à la sueur de son front, du moins chez les esploités de ce monde dont je suis… » [1]

Quand Queneau nous parle du fric, par l’intermédiaire de l’Oncle Gabriel s’appliquant à la dégradation de la langue ffrançouèze, la bienséance n’a qu’à bien se tenir. Doukipudonktan faisait beaucoup rire mon paternel, qui avait 20 ans en 1940, ce nostalgique d’un temps où Maurice Grevisse enseignait à l’École des Cadets. Moi ça me laissait assez perplexe et si j’ai hérité de son Bon usage, ce n’est pas moi qui l’aurai usé. Mon berceau, ce n’était pas Rome ou la Grèce, mais l’école buissonnière avec Fifi Brin d’acier…Apprendre à l’école pour comprendre le monde ? Pourquoi s’encombrer d’un passé qui aurait été écrit par des crétins, des imbéciles ou des adversaires ? [2]
Les Seventies, avec l’imagination au pouvoir, les bloudjinnzes et Franquin, mettent le slogan à l’honneur avec les antithèses qui auront marqué ma génération : « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! » ou « Ne pas perdre sa vie à la gagner ».
C’est plus tard, au cours de mes années théâtrales, avec un professeur tonitruant : « Occultez cette imposte ! », que je découvre la « haute langue orale » et les textes non transparents. À la différence de notre langue du quotidien, cette langue au lexique plus riche désigne les choses de façon très précise et descriptive. C’est aussi une langue qui explique ; elle demande des interprétations, elle sollicite le raisonnement et le symbole. Et soudain, ce qui était opaque dans un livre m’apparaît miraculeusement limpide une fois sorti de la bouche d’un acteur en chair et en os, costumé, avec les décors, lumières et tout le bastringue.
Pour oser écrire une ligne, au début des années 90, il est indispensable d’être coaché par un linguiste qui aurait aussi fait psycho, car l’emploi de la nouvelle orthographe, s’il n’est pas imposé, est recommandé par la Communauté française. À l’époque d’ailleurs, la célèbre affaire du « Omar m’a tuer » va convaincre la plupart des meurtriers de renoncer à signer leur forfait d’un lapsus scriptae.
L’an 2000. Beaucoup d’élèves ont décroché, ils tchatent avec les deux pouces, usent et abusent du parlé racaille et quand ils écrivent, ce sont dé fot volontR. Les profs dépriment et souvent, jettent l’éponge. Les premiers sont sous Rilatine depuis que les parents ont cru lire Dolto, les autres alternent Prozac et Pennac, jusqu’à la prochaine réforme.
Pourtant, tous les enfants du monde savent lire des lettres, mais où l’on remarque des écarts importants, c’est pour la construction du sens. Si le substrat de la langue orale n’est pas en place dès le plus jeune âge (nourrir les enfants par l’oreille), la langue écrite, littéraire ou scientifique, ne pourra que difficilement être entendue, lue ou comprise.
Je rejoins les rangs des passionnés passeurs d’histoires, dans le sillage de Michel Defourny. Au programme de la Lecture Publique : mise en voix de formulettes et comptines, les mots d’où, les hommes aux faux nœuds, les mots tissés, sans oublier la poésie, qui est aussi la prosodie, la chanson de la langue, car le poème ne trouve toute sa saveur que dans une diction sonore et partagée. Autant d’ingrédients d’une langue qu’il faudra souvent donner à écouter aux enfants en difficulté d’apprentissage, sans jamais oublier l’humour.
Nous voici à l’ère de la tablette numérique, de l’e-book, nous sommes en 2mildouce. Infobésité, pourriels, fausses rumeurs et vrais virus, prédominance du flash visuel sur le textuel, le lot de notre société globalisée, où tout contribue au morcellement de l’expérience commune. Sur la toile, on trouve le meilleur comme le pire : qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ? L’argument final semble imparable : « Plus rapide que la pensée » affirmait la publicité pour un certain Powerbook.
« J’ai lu l’Odyssée. – Vous l’avez lu dans le texte ? – Non, dans le train. – Ça va plus vite. – Oui, d’autant que c’était un rapide. – Évidemment, quelques passages m’ont échappé. Les passages à niveau, naturellement. » [3] Un jour, une connaissance m’informe de son souci « d’éviter les effets des interprétations captieuses, conscientes ou non… » CAPTIEUSE (essayez : à la manière de M. Beulemans, quand il éructe : ostracisme !) …Keksè ? Et moi, capable de comprendre une gauloiserie publicitaire, de lire un slogan politique ou une BD, mais surtout de me servir de Wikipedia : haro sur le clavier !
Je lis : définition de captieux, euse. Adj. [kapsjø], fém. [-ø :z] : qui tend à induire en erreur et à surprendre par quelque finesse, en parlant des raisonnements, des discours, etc. Et plus loin, avec le latin captiosus : trompeur, insidieux, malin, rusé, artificieux, astucieux.

Et c’est parti, ces quelques mots libèrent les prémisses d’un Thriller mytho avec un éléphant déloyal, six dieux, un singe, un diablotin, Stanislas le pétard et un goupil. Captieuse, à l’oreille fait un bruit de capsule, avec un relent final de maladie infectieuse. Si proche de l’enivrante capiteuse, son anagramme parfaite, avec sa senteur d’anciennes vignes, en crochetant une seule lettre, « captieuse » aura le mérite d’avoir piqué ma curiosité et provoqué ma méfiance.
« Apprendre à lire, pour devenir citoyen, c’est d’abord l’apprentissage du code de l’écriture dans laquelle est enregistrée la mémoire d’une société. Ensuite vient l’apprentissage de la syntaxe qui régit le code. Troisièmement, l’apprentissage de la façon dont les inscriptions, faites selon ce code peut, de façon profonde, imaginative et pratique, servir à la connaissance de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Ce troisième apprentissage est le plus difficile, le plus dangereux et le plus puissant – et celui que Pinocchio n’atteindra jamais. » [4]

Tout autre chose, quand les mots deviennent des murs qui bloquent toute tentative de compréhension, ou pire, quand ils débouchent sur un champ d’idées confuses ou allusives. Car ils sont alors vecteurs de manipulations et de mensonges. Ainsi retrouve-t-on, dans notre langage médiatique : qualité de l’air (pollution), senior confirmé (vieux de plus de cinquante ans), océaniser (couler un navire poubelle), recapitalisation (donner aux riches)…Ce n’est plus une question de registre de langue, n’est-ce pas de l’ironie, de la raillerie, voire, un mépris des gens et de la réalité ?
Affronter les paradoxes, les idées toutes faites, c’est du boulot. Vérifier les sources, rassembler les faisceaux de présomptions, ça relève de l’enquête judiciaire. Consolider les intuitions et consulter un portail lexical, « ça tue ». Pourtant, il faudra apprendre à lire autrement, afin d’apprendre à penser, puis à recréer par soi-même. Pour éviter les effets des interprétations captieuses, ne pas tomber dans le piège insidieux de l’immédiateté et échapper à la mystification de la grande toile, il faudra prendre le temps et une tasse de thé. Aller rechercher les livres qui nous parlent et, nos corps touchés par l’émotion contenue dans leurs pages, tranquillement, plonger dans une histoire qui nous aidera à mieux comprendre la nôtre.
« Alors, tu t’es bien amusée ? – Comme ça. - T’as vu le métro ? – Non. - Alors, qu’est-ce que t’as fait ? – J’ai vieilli. » [5]
[1] Raymond Queneau. Zazie dans le Métro, p.194. Folio, 1959
[2] J.-C. Carrière et U. Ecco. N’espérez pas vous débarrasser des livres. Grasset, 2009
[3] André Isaac, dit Pierre Dac. Littérature de gare. LOL
[4] Alberto Manguel. Pinocchio & Robinson. Pour une éthique de la lecture. L’escampette éditions. Essai. 2005
[5] Op.cit. [1] p.240
Catherine Vanandruel, comédienne et formatrice en lecture à haute voix pour le Service de la Lecture publique, spécialisée en Littérature jeunesse.

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