Texture délicate

Texture délicate

C’est comme une (sorte de) corde à suspendre le linge qui relierait les souvenirs d’enfance au présent, j’y vois des pièces de rude tissu indigo, tout dégoulinant, qui balancent paresseusement au soleil une jambe et puis l’autre. Le plus souvent, ce sont les habits de tous les jours en coton ou en flanelle, simplement réunis par leur coloris pour ne pas déteindre sur les plus délicats. A de rares occasions, j’y surprends une kyrielle d’étoffes blanches et roses, délicatement essorées, parfois entrelacées, voltigeant en saccades rapides dans une brise inattendue. Toutes ces textures sèchent pour me refaire des habits de mots frais et à peine repassés.

A dire vrai, je n’ai pas gardé d’images précises de mes premiers livres d’enfant. Ils ont d’abord existé sous la forme d’ondes sonores.

Bien avant de pouvoir explorer le papier avec mes doigts boudinés, j’avais reçu en cadeau la tiédeur de la proximité d’un corps lisant.
Quel bonheur de sentir une voix qui enveloppait ma peau dans une fine couverture de mots. Cette expérience affective et physique de la lecture, était aussi primordiale, pour le bébé goulu que j’étais, que le Betterfood écrasé dans du jus d’orange. Cette béatitude sera de courte durée.


Quelques panades et deux cigognes plus tard, la famille s’était agrandie et nous fûmes bientôt trois à jouer des coudes et à grimper sur les bords du fauteuil du salon pour mieux profiter de ces moments de lecture. C’était très important d’être placée de manière à voir toute l’illustration de l’album. En apercevoir seulement un fragment ne correspondait pas du tout à mon statut privilégié d’aînée de la fratrie.

Au signal : « Qui veut connaître la suite de l’histoire ? », les meilleures loges pour voir et entendre de concert étaient rapidement prises d’assaut. Or, immanquablement, il y en avait toujours un, plus menu ou plus agile que moi, déjà confortablement installé sur les genoux ou dans le creux d’un bras, dont l’hirsute et crasse tignasse masquait l’image tant convoitée.
Dépitée, je me vengeais en procédant à l’escalade du divan par sa face nord, un passage encore inconnu, pour pouvoir approcher mon visage au plus près de l’épaule paternelle, dans les plis du cou.

Là, un lobe d’oreille collé au col de chemise, je captais toutes les nuances de la belle voix de baryton qui vibrait, s’arrêtait puis reprenait son cours, au rythme des pages tournées.

Aujourd’hui je me dis que c’était peut-être le tempo saccadé du fumeur de Bastos rouges. S’il avait le goût des belles lettres et des jeux d’esprit, mon père avait un sens plutôt poétique de la grammaire, lui qui avait eu l’honneur, disait-il, d’user ses fonds de culottes sur les bancs de Monsieur Grevisse.

C’était devenu à la mode, chez nous, de naître dans un chou plutôt qu’amené par un improbable volatile hilare tenant dans son bec des paquets de langes beaucoup trop lourds pour lui. Et comme les choux poussent dans les jardins, on me déposa, fort logiquement, dans une jardinière d’enfants. A l’époque, je crois bien que j’avais quelques facilités pour parler le dialecte des animaux…Quelle frustration alors de ne pas comprendre le langage de ces fourmis noires et bien alignées qui couraient en rang, de-ci, de-là, au bas des pages !

Ces petites inscriptions régulières me dévoileront bientôt leur mystérieuse action sur les cordes vocales des grandes personnes qui ouvrent et lisent des livres.

Vanandruel Catherine



Publié le 12 avril 2021